Zelda et ses potes

Texte publié en octobre 2005 sur le site Grospixels.

La fée numérique se penche sur mon berceau le jour de ma naissance et souffle à mon père d’acheter une Atari 2600 pour célébrer l’événement. A vrai dire, je ne sais plus dans quelle mesure j’ai pu inventer cette anecdote bien flatteuse pour n’importe quel ego de retro-gamer. Il n’empêche. Avec la recherche d’un peu de neige pour luger avec ma maman, les boîtes grises de jeux 2600 derrière une vitrine reviennent comme l’un de mes plus anciens souvenirs. Mr Do !Miss Pac-Man (« le même sauf qu’elle a un noeud dans les cheveux), Vanguard dont je ne connais pas encore la parenté SNK… Et pour le mioche, un Schtroumpfs avec des petits hommes verts (!) Le même sur la Colecovision d’un ami de mon père m’éveillera à l’évolutionnisme technologique, avec ses schtroumpfs BLEUS.

Pour autant, je joue peu à la 2600, gros joujou de luxe que mon père installe vite dans un placard. Parfois, je le regarde programmer en Basic de petits jeux pour un ordinateur portant les marques Yeno et Sega. A l’école, mon CM2 nous offre des séances mensuelles d’initiation sur des MO5. Il faut dessiner des figures géométriques sur l’écran à l’aide de commandes dictées par un geek venu arrondir ses fins de mois. Et ceux qui terminent avant la fin peuvent lancer Le Jeu de la Vie. L’histoire d’un voyageur de l’espace à travers différents tableaux genre shoot, labyrinthe, réflexes… Je n’irai pas bien loin dans l’aventure. A l’époque, l’idée même de jeu vidéo ne représente rien de très précis dans ma tête. Encore trop occupé à jouer aux billes ou à la délivrance.

Sensiblement à la même période, Konami lance son adaptation de la licence Tortues Ninja sur la NES. A l’approche de Noël, un spot de pub passe en boucle. « TRRRAAAVERSEZ LES EGOUTS !!! » Avec mon frère, tout ce qui touche aux quatre tortues mutantes titille en nous la naissante fibre fanboy. Mon père, du genre à demander une voiture téléguidée pour les fêtes, voit d’un bon oeil l’arrivée d’une nouvelle machine de jeux dans le foyer. Ma mère, nettement moins. Trois contre un, désolé maman mais tu aurais dû assurer tes arrières avec des jumelles. Mais passées ces considérations statistiques, personne n’y connaît grand-chose en consoles de jeux dans la famille. Armés d’un hors série Génération4, le premier choix de mon père se porte sur… la GX4000. La vie tient à peu de choses parfois.

Un vendeur Fnac bienveillant plus tard, la NES arrive donc chez nous avec Teenage Mutant Hero Turtles et Ice Hockey. Le premier me décourage au troisième niveau et je me contente donc de regarder mon père se frayer un chemin jusqu’au Technodrome. Mais le fameux dernier couloir a raison de lui à chaque fois. Aujourd’hui encore je ressors régulièrement le jeu pour le venger mais le dernier couloir ne se laisse pas vaincre.

POUR LES RINGARDS

North American cover art

North American cover art (Photo credit: Wikipedia)

A partir de là, la machine s’emballe. Mon frère et moi passons tout notre argent de poche dans l’acquisition de nouveaux jeux. Ma mère accepte de nous abonner à Player One. Une bonne quinzaine de jeux s’envolent avec un cambriolage. Le remboursement de l’assurance disparaît aussitôt dans leurs remplaçants. Les deux ZeldaMegaman 2Super Off RoadFaxanaduSuper Spike V’BallDigger T.RockDay of ThunderBatmanBayou Billy… chef-d’oeuvres trop durs pour moi ou séries B éclatantes, j’ingère tout. Les adaptations de Double Dragon 2Rygar ou le Super Doki Doki Mario 2 défilent sous mes yeux sans que je n’en comprenne encore toute l’importance historique. Avec le collège arrive le temps des premiers échanges et des premiers jeux terminés à la régulière : Captain Skyhawk, Kabuki Quantum Fighter, Bart VS. The Space Mutants… Chez des amis plus bourgeois que moi, je découvre des machines appelées 520 STE ou Amiga. Les musiques de Xenon 2Lotus 2 ou Dune 2 me laissent bien sur Le Cul 2, mais je me dis que des types qui ne toucheront jamais un Zelda de leurs vies n’ont pas forcément grand-chose à m’apprendre en terme de jeux vidéo.

Le Noël suivant, mon frère et moi franchissons une nouvelle étape dans notre addiction, puisque nous acquérons chacun une console portable pour jouer en vacances. Considérant comme des blaireaux que le monochrome c’est pour les ringards, nous snobons la GameBoy pour la GameGear et la Lynx. J’emprunte la Sega pour terminer un Sonic, un Shinobi et le Monaco GP (et ses deux sprites affichables à l’écran). Sur l’Atari, le seul jeu vraiment satisfaisant au début s’appelle Checkered Flag. Puis un échange avec un ami me permet de découvrir Bill & Ted’s Excellent Adventure, clone de Zelda déjanté que je considère toujours aujourd’hui comme un de mes jeux préférés.

Peu après, la Super Nintendo débarque en Europe avec son pouvoir d’attraction énorme que n’a jamais exercé sur moi la Megadrive. Nous réunissons avec mon frère et la participation de mes parents et grands-parents assez d’argent pour acheter la console avec Super Mario World. Jusque-là, je n’ai jamais spécialement accroché aux Mario. Mais ce nouvel épisode me fascine littéralement par l’intelligence prodigieuse de sa conception, avec chacun de ses éléments portés au summum de son potentiel. Il s’agit d’un jeu que j’ai terminé entièrement une bonne trentaine de fois, avec à chaque fois le même plaisir. Je m’y replonge régulièrement comme on révise un classique. Parallèlement, je découvre Super Soccer, à mon sens le meilleur jeu de foot de tous les temps, ou F-ZeroZelda 3 m’enchante, Street Fighter 2 me passionne un temps. Je dévore Super MetroidSecret of ManaActraiser, passe des heures en duel sur F1 Pole Position, attend la sortie maintes fois repoussée de Sim City, m’enthousiasme comme un gamin sur des jeux « mineurs » comme Lord of the RingsZombieTiny Toons ou Shadowrun… Je goûte même au plaisir de l’import et aux merveilles de SquaresoftChrono Trigger et Final Fantasy 6 qui portent l’intensité émotionnelle et narrative à un niveau inouï.

J’avais découvert Squaresoft un peu plus tôt avec Mystic Quest sur la Game Boy achetée entre-temps pour jouer à Zelda Link’s Awakening. Une grosse surprise que ce Mystic Quest qui a réussi à m’émouvoir, chose que je ne pensais pas encore vraiment possible avec un jeu vidéo, malgré l’excellence de certains titres en ce sens. J’ai porté ce jeu si haut dans mon coeur que je me sentirai trahi, bien des années plus tard, lorsque sortira son épouvantable remake, Sword of Mana, sur Game Boy Advance. Revanche pour Link pour qui j’avais encore acheté une machine, même si les Oracles puis Minish Cap ne me charmeront pas autant que leurs prédécesseurs.

AVEC METHODE

Au collège, je choisis d’effectuer mon stage de trois jours en entreprise comme informaticien. Inconsciemment, il s’agissait de donner un prétexte à mes parents pour acheter un PC. J’accède alors à de nouveaux types de jeux. Alone in the Dark me terrorise, Day of the Tentacle me tient en haleine en plus de me faire rire, et je passe ma première nuit blanche devant Theme Park. Je me lance dans des carrières d’entraîneur de foot, dans la flibuste hilarante de Monkey Island… L’émission Cyberculture sur Canal+, consacrée à Commander Blood, me donne à elle seule envie d’acheter le jeu. Mais le must du jeu sur PC reste pour moi la trilogie Gabriel Knight, belle comme des films, riche comme des romans et passionnante comme… comme peu de jeux en fait.

Milieu des années 90. Le lycée, la crise d’adolescence et la PlayStation. Sale époque.

Sega s’enfonce, et Nintendo promet des merveilles pour plus tard. Sony rase tout mais je m’en fous clairement, je veux jouer à Zelda. Mon frère, lui, ne résiste pas. Ridge Racer, Toshinden, Tomb Raider, Pandemonium, Crash Bandicoot… je me mets à haïr cette machine, ses jeux à deux balles et toute la philosophie qui va avec. Pour le malheur de ma mauvaise foi, j’arrive pourtant à trouver des exceptions. Metal Gear Solid, Final Fantasy VII ou les Resident Evil. Enervé par la tournure que prennent les choses, j’écris à Player One qui publie ma lettre au numéro suivant. Je me sens alors bêtement investi d’une mission de voyant parmi les aveugles, et écris une dizaine de pages par mois au magazine pour persuader le monde entier de l’escroquerie PlayStation. Mon aversion ne diminue pas au moment de parcourir Final Fantasy VIII. L’émotion et la créativité sacrifiées sur l’autel de l’image de synthèse et de l’esprit djeun’s. Nintendo, sauve-moi…

Noël 98, le voilà, posé au pied du sapin, avec la console qui va avec. Mon père l’avait réservé pour être sûr d’en avoir un exemplaire. Des pubs l’annonçaient sur les doubles pages des magazines. « Il vous a manqué ? Zelda est de retour ». J’introduis Ocarina of Time dans la Nintendo64. Enfin, j’entre dans l’âge de la 3D. A côté d’un monument pareil, peu de place pour la concurrence. GoldenEye, bien sûr. Un injustement méconnu Mystical Ninja, un plaisant Lylat Wars, et le fabuleux Pilotwings qu’on explosera dans tous les sens (mais néanmoins avec méthode) avec mon meilleur ami pendant les vacances d’été. Majora’s Mask arrivera plus tard, mais le destin n’a pas voulu que j’aime ce jeu, entre problème technique (expansion pack de sous-marque), hospitalisation et vie personnelle chaotique.

Génération 128 bits, rebelote. Sega a fini de sombrer avec la Dreamcast, Sony engage David Lynch pour ses pubs, provoque des émeutes dans les magasins et balade tous les journalistes à grands coups d’Emotion Engine. Mon frère craque à nouveau sans se poser de question. Moi je m’en fous toujours puisque je veux jouer à Zelda. Premier galop d’essai sur PlayStation2 : Silent Hill 2. Incompréhension totale. Ça, la maturité du jeu vidéo ? Voire plus simplement : ça, du jeu vidéo ? Persévérons avec Ico. Déjà nettement mieux mais tout de même, pas de quoi se mettre à genou. Sans trop y croire, je passe à MGS2 Sons of Liberty. Ouch. Méchante claque. Un jeu vidéo peut produire du sens, et ça se passe sur la Sony. Pas l’air con moi maintenant.

Mon antisonysme primaire ne baisse pas les bras pour autant. GTA, ça me gonfle autant que Kill Bill, c’est-à-dire prodigieusement. Prince of Persia, je me marre. Final Fantasy X, impossible de tenir plus de deux heures devant ce flot de ridicule. Je m’entiche néanmoins de S.O.S Final Escape et rattrape le temps perdu avec Code : Veronica et Rez. La Dreamcast, justement. Un ami me prête la sienne pendant les grandes vacances. Me voilà parti pour Shenmue. Bien qu’un poil déçu, je n’ai plus qu’une seule idée en tête à la vue du générique de fin : jouer à Shenmue 2. Pour patienter, je tâte un peu de Jet Set Radio, avant de tomber sur le Graal dans une boutique d’occasions. Quinze jours non stop commencent alors dans le Hong Kong virtuel de Yu Suzuki.

PEUT-ETRE RIEN A VOIR

Avec la perspective d’un nouveau Zelda, l’achat d’une GameCube s’imposait comme inéluctable. Les premiers jeux ne suffiront pas à sortir le portefeuille de ma poche plus tôt que prévu. Resident Evil s’en chargera. J’avais adoré la série sur PlayStation, mais ce remake va réussir à me rendre amoureux, au point de me procurer Resident Evil Gaiden sur Game Boy Color, puis bien sûr Resident Evil 0. Suivent Mario Sunshine et Metroid Prime, avec lesquels je prends conscience de mes « mutations ». Du joystick 2600 à la manette GameCube, la technologie et l’interface ont évolué, mes doigts s’y sont adaptés.

Peu avant la sortie de The Wind Waker, j’achète un téléviseur d’appoint à écran plat pour installer la machine dans ma chambre. Pas question de lâcher le jeu pour laisser quelqu’un regarder quelque chose à la télé, ou mon frère jouer avec sa machine du diable. J’en profite pour m’équiper en RVB afin de jouir du 60 hz. Et hop, encore quinze jours de sacrifiés. Pas le temps de faiblir ensuite. Eternal Darkness, Skies of Arcadia, P.N.03… Les parties enfiévrées avec les copains sur Mario Kart ou Mario Party 4, sur lequel j’enchaîne six victoires consécutives au plus grand énervement de mes adversaires.

Au cours de l’été 2004, je quitte ma vie de nerd pour entamer celle de geek. « Maqué, sociable et cultivé » comme disait Chronic’Art. En réalité, une Julie qui n’aime pas les jeux vidéo m’a convaincu un peu malgré elle que certaines choses valent plus la peine que de passer des heures devant un écran. Elle me quitte la veille de mon anniversaire et deux jours plus tard arrive Animal Crossing en guise de consolation. J’explique le principe à Julie qui, intriguée, veut essayer. Dix jours passent et nous revoilà ensembles. Ça n’a peut-être rien à voir. Mais je joue toujours à Animal Crossing. Je refais les 96 niveaux de Super Mario World quand j’ai le cafard. Je défie sporadiquement (et échoue invariablement) le dernier couloir de Teenage Mutant Hero Turtles. J’attends chaque nouveau Resident Evil comme le messie. Julie est toujours dans le coin. Zelda et ses potes aussi.

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