Violence Anyways

Ça m’est tombé dessus comme par accident. Depuis plusieurs semaines, l’album Black City Parade d’Indochine tournait en boucle dans mon bureau. Comme une vieille habitude. J’avais lu qu’après Memoria, le deuxième single serait College Boy, chanson sur l’intolérance. Au clip, on annonçait Xavier Dolan, le cinéaste canadien auteur des Amours imaginaires et Laurence Anyways, aux thématiques proches de l’univers du groupe.

Tout cela m’était un peu sorti de la tête, ce matin là. Il a fallu un titre sur Google Actualités, dirigeant vers le site du Parisien. Le clip était sorti, et ça jasait pas mal. Le CSA, les politiques et tout le cirque habituel se répandaient en indignation. Dès la mi-journée, les émissions d’infotissement résumaient plus ou moins bien l’affaire. Dans La Nouvelle Edition de Canal+, Anne-Elisabeth Lemoine mettait le doigt sur ce qui me semblait le plus intéressant : d’une chanson abstraite, imagée voire poétique sur l’intolérance, on était arrivé à un clip violemment explicite sur le harcèlement à l’école. Le mieux est encore de juger sur pièce :

Si une chanson comme 3e sexe, en son temps, avait pu choquer quelques âmes conservatrices, College Boy n’avait pas, lors de la sortie de Black City Parade en février dernier, soulevé le moindre début de polémique. Ce qu’a immédiatement fait le film de Xavier Dolan qui en est en quelque sorte l’adaptation visuelle, avec ce que cela comporte d’interprétation et de niveaux de lecture supplémentaires ou soustraits. Pour ceux qui n’auraient pas envie de regarder un clip effectivement difficile, décrivons : un lycéen manifestement attiré par les garçons est victime de brimades, racket puis d’agression de la part de ses camarades de classe. Puis carrément de crucifixion et d’armes à feu, sous les regards bandés des enfants, adultes et forces de l’ordre. Tout cela ne fait pas dans la dentelle, nonobstant une écriture et une réalisation très étudiées.

Le clip rappelle, par sa violence et son imagerie christique, les œuvres de Laurent Boutonnat pour Mylène Farmer. Mais aussi, par sa représentation sanglante de la passion de Jésus, le film de Mel Gibson qui fit pareillement scandale à sa sortie au cinéma. On notera qu’en France, La Passion du Christne fut interdit « que » aux moins de douze ans, là où le CSA évoque une interdiction aux moins de dix-huit ans pour le clip de College Boy. Mais revenons aux problèmes que pose l’adaptation visuelle. Quoi qu’on pense de la qualité cinématographique du film de Gibson ou de son exactitude historique (le choix de l’araméen comme langue de tournage, notamment, fut remise en question par des universitaires), La Passion reste un projet de cinéma tout à fait valide, dont l’objectif est de représenter de façon réaliste les dernières heures du Christ. Qui n’ont, on s’en doute, pas été qu’une kermesse. Le tout assorti de quelques allégories bibliques, comme c’est le cas dans College Boy.

Jim Caviezel, futur héros des mercredis soirs de TF1, et Mel Gibson sur le tournage de La Passion du Christ.

 

On peut difficilement nier que La Passion du Christ et College Boy sont des films violents, et le chanteur d’Indochine Nicola Sirkis ne dit pas autre chose sur le sujet. Mais bien sûr, n’importe qui peut acheter Le Nouveau Testament ouBlack City Parade au supermarché du coin.

L’accès aux produits culturels violents est une vieille bataille aux États-Unis, en particulier concernant les jeux vidéo. Les sénateurs Lieberman et Clinton (Hillary), le gouverneur Schwarzenegger, tous ont tenté d’en interdire la vente aux mineurs. Une lutte symbolisée par l’avocat Jack Thompson et sa croisade contre Grand Theft Auto, régulièrement pointé du doigt à chaque fusillade en milieu scolaire. Ce dernier thème est évoqué sans équivoque dans College Boy(dont le réalisateur vit en Amérique du nord) et par Nicola Sirkis sur le plateau duGrand Journal du 6 mai dernier. Le chanteur lâche alors l’amalgame qui tue, au sujet du drame de l’école primaire de Sandy Hook (Newton) : « cette fusillade aux États-Unis, parce que c’était un jeu vidéo… »

Alors que bien sûr, la mère du tireur collectionnait les armes à feu.

Tout le monde a vu, ensuite, Barack Obama évoquer des mesures significatives, la mine déconfite. Oui, la question des jeux vidéo violents est revenue sur le tapis, mais nous savions tous que le président américain avait en tête le deuxième amendement. Son projet de loi visant à encadrer l’accès aux armes, on le sait, fit long feu depuis.

Jack Thompson, futur héros d’un livre de David Kushner.

 

En bon fan loyal, je ne tiens pas rigueur à Nicola Sirkis. L’ignorance du chanteur en matière de jeux vidéo n’est pas un mystère depuis la carte blanche que la Fnac avait accordée à Indochine lors de la sortie de l’album Alice & June. Musiciens, cinéastes, peintres et auteurs favoris du groupe y étaient à l’honneur. Mais pour la catégorie jeux vidéo, imposée par l’enseigne, alors là ! Olivier Gérard, le principal compositeur de la bande, avoua un peu gêné avoir mis…L’Étrange Noël de Monsieur Jack, le jeu Capcom basé sur le film d’Henry Selick,surtout pour l’univers parce que le jeu n’est pas vraiment bon. Ah. On eut quand même droit à l’aveu du même Oli d’un goût pour F.E.A.R., et de quelques parties de FIFA dans les bus de tournée avec le batteur François Soulier.

Alors que. Bon. Je ne sais pas, avec un concept album inspiré de l’œuvre emblématique de Lewis Carroll, passée à l’emoulinette, il y avait quand même un American McGee’s Alice qui se posait là.

American McGee, justement. Il y a de cela quelques temps, le créateur de jeux s’était plaint du marketing de son éditeur, EA, au sujet d’Alice : Retour au pays de la folie, et de ses bandes-annonces « plus sombres et gore que le jeu ». Jeu dans lequel on peut voir le lapin blanc perdre la tête (au sens propre), laissant derrière elle un geyser de sang qui recouvre intégralement l’héroïne ; des habitants d’East End se transformer en Jabberwock/Bredoulochs au cours d’une scène oppressante ; des dodos rôtis à la broche ; la population entière d’un village de gentils poissons découpés à la scie ou accrochés à des hameçons ; un bourreau géant armé d’une faux qui vous traque dans tout un niveau à la façon du Nemesis de Resident Evil 3 ; une reine de cœur à la voix démoniaque et aux énormes mains griffues ; un asile psychiatrique aux murs couverts de sang ; un niveau rempli de poupées (dont la phobie est assez répandue) déglinguées…

Alice Liddell, future héroïne d’une campagne Kickstarter.

 

Oui, aussi intéressante que fût la relecture d’Alice au pays des merveilles par American McGee, les mots ne pesaient plus lourd face au choc des images.

Et au fond, tout cela, du clip de Dolan à La Passion de Gibson, en passant par les Alice dark d’Indochine et McGee, m’interrogeaient. Je savais que tôt ou tard, mon fils prendrait la relève, chassant les zombies, repoussant les cancres et résistant aux croisés tandis que je m’effondrerai, la règle sous les genoux, affaibli par une morsure de mort-vivant. Et un problème me préoccupait encore. Je devais avoir dix ans, et les systèmes de classification par tranche d’âge n’existaient pas. Il m’était possible de jouer à Metal Gear comme on joue à la guerre, les ennemis n’étaient que de grossiers tas de pixels clignotant avant de disparaître de l’écran. Aujourd’hui, en revanche… Les graphismes sont photoréalistes et les gerbes de sang s’observent sous toutes les coutures, au ralenti et en bullet-time. Et nous nous voilons la face, Xperia et iPhone à portée de mains, car ce n’est qu’un jeu, après tout.

Je repensais à mes vieilles cartouches NES que je n’arrivais pas à vendre, puis à Max Payne 3. Et je me demandai si cette évolution n’était pas, en fin de compte, une malédiction. Et j’espérai. Que peut-être, un jour, un jeu vidéo y arriverait. A changer les choses, à sauver une vie, à nous faire pleurer. Parce que…

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